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Liban : La mémoire collective à l’épreuve du présent

Au Liban aujourd’hui, la peur ne se limite pas aux zones sous menace directe. Même ceux qui vivent dans des régions relativement plus sûres ressentent un profond sentiment d’effroi, une anxiété sourde et un lourd poids psychologique. La peur ne voyage pas uniquement à travers les événements directs ; elle circule à travers les informations, les récits, les relations et les conversations quotidiennes. Elle habite les longs silences entre deux gros titres, et se niche dans ces messages simples qui commencent toujours par : ‘Est-ce que tu vas bien ?’

D’un point de vue psychologique, dans de telles circonstances, les symptômes psychiques s’intègrent à l’expérience quotidienne (ou à la routine). Il n’est pas toujours nécessaire d’être exposé directement au danger pour se sentir menacé ; il suffit d’évoluer dans un environnement d’incertitude omniprésente, où les nouvelles angoissantes sont incessantes et l’avenir demeure flou.

Dans ces conditions, le système nerveux entre dans un état d’alerte maximale constante. Par conséquent, de nombreuses personnes se retrouvent confrontées à des troubles du sommeil, des difficultés de concentration, un sentiment de tension persistante ou une profonde sensation d’épuisement psychologique. Certes, toute personne ressentant de la tristesse, de la distraction ou un sentiment de ‘burn-out’ ne souffre pas forcément d’un trouble clinique. Beaucoup de ces réactions sont une réponse humaine prévisible face à la menace, à la perte et à l’incertitude.”

Pourtant, une question cruciale demeure :

Ce que nous ressentons aujourd’hui est-il uniquement lié aux événements actuels ?

Au Liban aujourd’hui, la peur n’est plus confinée aux zones sous menace directe. Même ceux qui vivent dans des régions relativement plus sûres ressentent un profond sentiment d’effroi, une anxiété sourde et un lourd poids psychologique. La peur ne voyage pas uniquement à travers les événements directs ; elle circule à travers les informations, les récits que nous partageons et ces messages simples qui commencent toujours par : « Est-ce que tu vas bien ?

Pour ceux qui ont enduré les guerres précédentes, les hostilités actuelles agissent comme un puissant catalyseur de la résurgence du traumatisme. Les stimuli sensoriels — les sons, les images et les scènes de déplacement — fonctionnent comme des déclencheurs psychologiques, réactivant des souvenirs longtemps enfouis. Cela se manifeste souvent par une anxiété accrue et omniprésente.

Parallèlement, la recherche en psychologie indique que le traumatisme ne reste pas cantonné à la génération qui l’a vécu. Les expériences collectives de guerre et d’instabilité peuvent transmettre leurs effets psychologiques à travers les générations, via des schémas de peur, de surprotection ou un sentiment persistant que le monde est un lieu dangereux. Par conséquent, nous pouvons trouver des enfants et des adolescents éprouvant une anxiété intense, même s’ils n’ont pas été directement exposés au danger. Cela se produit parce qu’ils évoluent dans un contexte social et familial qui porte en lui une mémoire de tension et d’instabilité de longue date.

De plus, ce que le peuple libanais vit aujourd’hui ne peut être compris de manière isolée de l’accumulation des crises de ces dernières années. L’effondrement économique, l’explosion du port de Beyrouth, l’instabilité politique et l’émigration massive — autant d’événements qui ont laissé une profonde cicatrice psychologique au sein de la société.

Lorsque les crises s’accumulent sans périodes de récupération suffisantes, l’ensemble de la société devient plus fragile psychologiquement et plus vulnérable à l’anxiété collective. Dans ce contexte, accorder la priorité à la santé mentale n’est plus un luxe ; c’est une nécessité fondamentale pour se protéger et faire face à ces effets cumulatifs.”

La Résilience En Temps d’Incertitude

  1. Reconnaître ses émotions n’est pas une faiblesse … c’est au contraire le début de leur régulation. Dans des moments comme ceux-ci, on a souvent recours à ce qu’on appelle la résilience extérieure ou la “stabilité”, en continuant d’accomplir les tâches quotidiennes malgré le tumulte intérieur. Mais la vraie résilience ne signifie pas le déni des sentiments. Bien au contraire, la première étape de la régulation psychologique est l’acceptation.

Les émotions non reconnues ne disparaissent pas ; elles se manifestent souvent sous forme de symptômes physiques, d’éclats émotionnels ou de repli sur soi. Identifier ses sentiments ici est un acte thérapeutique : lorsqu’une personne nomme ce qu’elle ressent, elle commence à reprendre un certain contrôle sur son expérience intérieure.

  1.  Le Deuil Psychologique

En temps de crise nationale, le deuil ne concerne pas seulement ceux que nous avons perdus par la mort, mais la perte en général. La perte de la sécurité, des foyers qui ne nous ressemblent plus, des villes dont le caractère a changé, de l’enfance de nos enfants entachée par la peur, et de l’ancienne version de nous-mêmes. Ce genre de deuil est peut-être invisible, mais il est bien réel. Un chagrin non vécu ne disparaît pas ; il reste suspendu dans l’âme. Il est donc essentiel que nous nous accordions, à nous-mêmes, à nos familles et à nos enfants, le droit de faire notre deuil. 

  1. Soutien Externe et Flexibilité

En des temps comme ceux-ci, où l’imprévisible définit notre quotidien, beaucoup ressentent la pression d’endurer en silence. Pourtant, chercher du soutien n’est jamais un signe de faiblesse ; c’est un acte de profonde conscience de soi. Partager nos fardeaux et demander de l’aide est une étape vitale pour retrouver notre équilibre psychologique.

L’aide ne se présente pas toujours sous forme de solutions grandioses ou d’interventions complexes. Elle commence parfois par des gestes simples qui restaurent le sentiment de connexion aux autres et au monde, tels que :

  • Parler ouvertement à une personne de confiance qui offre un espace sécurisé pour exprimer l’inquiétude ou la tristesse.
  • S’appuyer sur le soutien familial et ressentir que nous ne affrontons pas ces circonstances seuls.
  • Ou même solliciter un conseil psychologique spécialisé lorsque la peur, la tristesse ou l’anxiété deviennent un fardeau insupportable.

Scientifiquement, la capacité humaine à partager la douleur avec autrui demeure l’une des sources de force les plus vitales durant les périodes difficiles. Ces simples liens humains — l’attention, l’accueil et la connexion — sont ce qui permet aux individus et aux sociétés de persévérer, même dans les moments les plus rudes.

De plus, certaines stratégies simples peuvent nous aider à préserver notre équilibre psychologique lors de moments éprouvants. Celles-ci incluent : se ménager des moments de repos ou de respiration profonde, s’engager dans des activités d’ancrage comme l’écriture pour favoriser un sentiment de calme, et limiter l’immersion constante dans les nouvelles afin de réduire l’état d’alerte psychologique persistante.

Il peut également être bénéfique de maintenir une routine quotidienne autant que possible ou de dédier des moments calmes en famille. Ces pratiques restaurent un sentiment de stabilité au milieu de changements rapides, particulièrement pour les enfants.

   Lorsque les crises s’accumulent sans périodes de récupération suffisantes, l’ensemble de la société devient plus fragile psychologiquement et plus vulnérable à l’anxiété collective.

 

En fin de compte, il ne nous est pas demandé de prétendre que nous allons bien aujourd’hui. Nous ne vivons pas seulement un moment de peur, mais la résurgence d’une série de situations douloureuses et l’accumulation de nouveaux traumatismes sur des blessures qui n’ont jamais totalement cicatrisé. Cela explique la lourdeur de la scène et l’état psychologique que vivent les adultes comme les enfants, dans les zones de danger direct comme ailleurs.

Nous ne pouvons pas toujours changer ce qui se passe autour de nous, mais nous pouvons choisir la manière dont nous accueillons ce qui se passe en nous :

  • Faire de la place à la tristesse,
  • Donner un nom à la peur,
  • Entourer ceux avec qui nous partageons cet épuisement,
  • Nous accrocher au sens qui subsiste,
  • Et nous rappeler que la vraie résilience ne signifie pas ne jamais se briser,
  • Mais trouver, même après la brisure, un chemin pour se reconstruire à nouveau.

Anne-Marie is a licensed Clinical Psychologist and Psychotherapist specializing in the psychoanalytic approach. In her private practice, she has developed extensive expertise in conducting individual therapy sessions and providing parental guidance. As a long-standing member of the SKILD Center, her work focuses primarily on psychological assessment and clinical diagnosis.
Beyond her clinical practice, Anne-Marie is an instructor in higher education, where she contributes to the academic and professional training of future psychologists. Committed to advancing the field through research, she is currently pursuing her PhD, focusing on ADHD and the implementation of specialized intervention programs within the Lebanese context

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